Je suis une huître. Enfin, pas littéralement. Je ne suis pas serti dans cette coquille aux aspérités rugueuses. Je ne vis pas collé opiniâtrement sur mon
bout de rocher au fond de l'eau et je n'ai probablement aucune chance de terminer au milieu des victuailles d'un repas copieux. Pourtant, je ne peux m'empêcher de me sentir proche de ce petit
mollusque aux saveurs iodées.
J'ai tenté, timidement comme tant d'autres, de m'ouvrir, prêt à rompre la frontière qui me sépare du reste. Le monde s'est révêlé, d'abord au travers d'un fin rai
de réalité, puis, gagnant de l'assurance, j'ai donné le petit effort nécessaire à cette communion. J'observais. Je restais coi, guettant la danse imprévisible d'un monde inconnu jusqu'alors. Que
de merveilles autour de moi! Une multitude d'objet, animé ou non. Certains mus par la conscience, d'autres, marionnettes impuissantes d'un courant retors.
Il fallut quelques temps avant que, non sans quelque appréhension, j'accepte de quitter mon port d'attache. Puis, lentement, avec une confiance grandissante, je me
laissai peu à peu emporter, voyant le film du monde se projeter sous mes yeux, ignorant tout de la distribution des rôles, des événements à venir.
Puis vint l'angoisse. Insidieuse, traîtresse. Comme une peur panique qui soudain vous aspire. Alors que dans cette gangue protectrice je n'avais déposé que de doux
songes, des mots mielleux, des espoirs naïfs, j'étais contraint de laisser ce voile terne tout recouvrir. Après le jour vient la nuit, peu importe qu'on veuille qu'il dure ou non. Dans l'euphorie
de la découverte, je me laissai lentement dériver, sans même en avoir conscience. A un moment cependant, je sus que le sol se dérobait sous mes pieds, et je fus comme happé par des tourments
indescriptibles. Le courant était trop fort ; il me fallait arrêter tout ça! Mais j'avais beau m'accrocher, persévérer dans ma quête d'un ilôt de sécurité pour faire une pause, rien n'y fit.
On ne voulait pas que je m'arrête au milieu du gué pour reprendre mon souffle.
Il fallait réagir. Vite. Avant que la folie n'établisse domaine dans ma coquille. Je ne voulais pas de ce colocataire indésirable. Alors, bien qu'avec l'écorchure
des regrets, je me résignai à fermer cette porte que j'avais tant hésité à ouvrir. Violemment, clac, un bruit sec, sans appel.
Pendant cette courte escapade, j'avais, heureusement ou non je ne saurais le dire, appris à sentir. J'ai fermé les yeux, mais je ne cessais pas pour autant
d'observer. Des formes, trahies par leurs parfums, les notes distillées dans leur sillage, passaient à côté de moi. Et moi, je passais à côté d'eux, parlant d'une voix sèche, brève, étouffée de
l'autre côté. A un passant, je demandais parfois ce qu'il advenait de ce monde qui m'avait soudain glacé, sans explication. On me répondait très gentiment, usant de descriptions fouillées, avec
des mots tintant d'une musique parfois joyeuse, parfois mélancolique et aux accords mineurs. Je vivais à travers leurs récits, peignant aussi habilement que mes talents me l'autorisaient, afin de
collectionner quelques pièces de puzzle d'un monde que je ne faisais que déchiffrer comme on peine à voir les images d'une bobine de film surie.
Puis vint une masse. D'abord informe, unie, aux circonvolutions excitées. Je n'avais jamais vu ça. Emergèrent alors de ce magma gluant une myriade de ce que ne peux
mieux décrire que des points d'épaisseurs variables. Mes sens étaient tourmentées. J'étais comme une mouche effarée au milieu d'un essaim de guêpes en furies. Des bruits. Des mouvements. Des mots
se chevauchant les uns les autres, une sorte d'opéra narrant une ode à l'anarchie. Le temps permit à cet écheveau de propos confus et emmêlés de se défaire petit à petit, d'acquérir une structure
de plus en plus cohérente. On me demandait ici et là, à la fois partout et nulle part, de m'ouvrir, de ne pas avoir peur. Etais-je en train de délirer, de fantasmer ? L'isolement n'avait-il pas
fini par pondre une multitude de moi dans ma minuscule forteresse ? Non, c'était bien à l'extérieur, je sentais parfois le choc des bousculades, les mouvements erratiques de quelques-uns qui
n'avaient pas réussi à m'esquiver.
La scansion continuait : "ouvre-toi, ouvre-toi!". J'étais toujours infiniment réticent. Les minutes passaient, le temps même semblait s'arrêter en badaud pour
observer la curiosité du moment. Je compris qu'ils ne partiraient pas, que j'étais attendu. La rumeur s'apesait lentement, mais le mouvement continuait, et au tumulte des voix se substitua celui
des pas. Je m'étais habitué à cette ronde, aussi puis-je commencer à dénombrer ces passants obsédés. Beaucoup de monde. Une à deux dizaines, d'instinct.
Je pris une profonde inspiration, et prenant tout le monde de cours, la barrière fut à nouveau levé, faisant brutalement cesser toute activité. Mes yeux ouverts
reconstituèrent immédiatement le spectre des couleurs que j'avais senties. Je reconnus tous ces passants que j'avais imaginés, qui m'avaient conté le monde et avaient inspiré toutes ces toiles
peintes à coups de traits grossiers. Leurs atours rayonnants agressaient ma rétine trop vite arrachée à l'obscurité. La lumière qu'ils m'envoyaient était à la limite de la douleur, d'une beauté
féroce.
Plus rien ne bougeait, plus rien ne sonnait. Rien ne semblait à l'identique dans cette foule aux couleurs variées. L'explosion d'un arc en ciel s'était figée dans
le temps, pendant cette seconde éternelle qui précède la dispersion de couleurs mirifiques. Rien ? Non. Tous avaient les yeux écarquillés, comme figés à leur tour. Le coffre était ouvert, quel
était son trésor que tous admiraient si cérémonieusement ?
Tout ce temps enfermé. Tout ce temps isolé. De ces récits, de ces pensées, de ces tableaux bigarrés, était née une belle perle nacrée.
Je suis une huître.
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