
Elle et moi aimions bien nous rendre dans la prairie du vieux fermier – l’unique fermier encore en place – du village pour nous allonger dans l’herbe humide et contempler les étoiles. Ce rendez-vous était devenu un rituel, dont nous nous efforcions de respecter précisément chaque étape. A la sortie des cours à l’université, toujours vers dix-huit heures trente, elle m’attendait près de l’arrêt de bus. Ses collègues étudiants montaient, mais elle restait seule, sa petite sacoche serrée contre sa poitrine. Elle m’attendait. Il pouvait pleuvoir, faire très chaud, ou bien ses cheveux pouvaient être emportés de ci de là par de violentes bourrasques de vent ; elle m’attendait toujours debout devant le panneau de l’arrêt de bus, quoi qu’il arrive. Je ne me lassais jamais de son sourire quand elle voyait ma voiture arriver, tous feux allumés. Elle se mettait alors à courir avant même que je n’arrive à sa hauteur, ouvrait la portière et me déposait un baiser tantôt fugace, tantôt langoureux sur les lèvres en guise de bonjour. Cela me permettait de découvrir le parfum de son rouge à lèvre du jour. C’était, selon ses dires, pour ne jamais cesser de me surprendre, et je dois dire qu’elle y réussissait à merveille. Qu’elles eussent la saveur de la mangue ou la douceur du miel, ses lèvres pleines me donnaient une décharge roborative et leur contact me rendait aussi léger qu’un ballon gonflé à l’hélium.
Une fois qu’elle était correctement installée à la place du passager, je démarrais et elle commençait à me raconter sa journée. Je la questionnais, mais ne parlais que rarement de moi, car j’estimais que mon boulot à la fabrique de saucisses ne méritait pas qu’on s’y attarde. Quelquefois elle me demandait de lui raconter des anecdotes , mais je m’arrangeais toujours pour écourter mes réponses.
A vrai dire, la vie ne commençait pour moi qu’à partir du début de soirée chaque jour, à partir du moment où je l’apercevais dressée près du panneau indiquant les horaires de passage du bus. J’avais beau vivre avec elle, jnous ne pouvions partager que peu de temps ; entre ce moment-là et le souper. Nous étions le reste du temps occupés par nos tâches respectives, et rares étaient les nuits pendant lesquelles nous nous aimions, préférant récupérer de la journée écoulée…
Court, le temps que je passais réellement éveillé avec elle, il l’était. Mais il y avait pendant cette période quelque chose de magique. Nous nous allongions dans ce pré, regardant dans un premier temps le soleil qui déclinait lentement. Nous prolongions la discussion entamée dans la voiture, pendant la lente descente du soleil dans les cieux, puis quand celui ci s’était tout à fait dissimulé derrière la ligne de l’horizon, nous nous arrêtions. Le silence s’installait concomitamment avec la nuit, comme si l’absence de lumière était pour nous le signal qu’assez de mots avaient été prononcés. C’était à partir de là que mon existence devenait à proprement parler onirique. Allongée à côté de moi, elle glissait délicatement sa main dans la mienne, et je serrais ses doigts fins et moites. Son poignet contre le mien, je sentais son pouls, et son rythme cardiaque qui s’accélérait. A cet instant précis, elle fermait à chaque fois les yeux, et moi, cérémonieusement, je tournais la tête pour la contempler. La courbe fine de son visage, ses cils élancés se dessinaient encore dans l’obscurité croissante, et je me nourrissais de sa beauté. Parfois, la tentation était trop forte, et je portais ma main à son visage pour dégager une mèche de cheveux qui venait effleurer sa pommette. L’instant d’après, elle rouvrait ses yeux bleus et je les voyais balayer le drap nocturne, comme si elle suivait un point imaginaire se déplaçant entre les astres. Elle semblait toujours aussi fascinée, même quatre ans après le début de ces rendez-vous répétés. De temps en temps, elle pointait son index vers l’espace tavelé de milliers de paillettes, et, heureuse d’avoir repéré une constellation, elle me la dessinait approximativement du bout de son doigt en la nommant d’une voix ténue. Je détachais alors mon regard de sa silhouette pour le porter dans les étoiles, et nous contemplions ensemble l’immensité de l’univers, toujours enfermés dans notre mutisme.
Nous étions conscients que le temps qui nous était alloués était court, mais, les yeux rivés au petits points scintillants qui rutilaient au-dessus de nos têtes, les secondes paraissaient s’égrener avec peine, et nous n’allions pas nous en plaindre. J’avais le monde sous les yeux, et, sa main dans la mienne, c’était comme si j’embrassais la totalité de l’univers, comme si tout m’était connu. Je me sentais vivre pleinement ; je n’avais pas besoin d’autre chose que du contact de sa peau et de mon champ de vision complètement empli du spectacle de la nuit.
Moi, le petit fabriquant de saucisses, passant huit heures par jour à mettre de la chair rosâtre dans des boyaux gluants, je savais que chaque soir, je serais avec elle. Je savais qu’à la fin de la journée, nous allions tous les deux nous retirer du monde, dans ce champ baigné par la nuit, et qu’en silence nous nous aimerions, main dans la main, nos regards unis dans l’infini.
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