On est décidément prêt à tout pour ne pas connaître les affres de l'ennui, ce mal qui nous colle à la peau dès que l'imagination,
dans sa substance sans borne, semble toutefois montrer des signes de tarissement. Pourquoi, comme les remèdes s'avèrent multiples, ne pas pénétrer dans une sucrière désaffectée réhabilitée en
exposition pour redonner une gorgée de fantaisie roborative à notre âme désemparée? Petite virée dans un univers étrange de délices sucrées, à la recherche de cette "nourriture" si chère à
Kafka.
Statut d'étudiant rime avec gratuité assurée. C'est déjà un peu le commencement de l'art, l'innocuité pour le portefeuille. Et
puis, c'est déjà le délire, l'accueil est mené portail battant, bruyamment, inexorablement. D'un côté, puis de l'autre. A droite, à gauche. Comme si cette porte folle voulait libérer un monde
sous pression, l'aider à se déverser soudainement, de partout, pour emplir chaque centimètre cube d'espace vide. L'art veut prendre la fuite, gaffe! Ses tentatives jusque là vaines témoignent
d'un rude combat contre l'immobile, et le mur blanc et froid porte les marques des assauts de nos âmes angéliques.
Non loin de là, le vampire semble vouloir nous mener à la baguette en nous offrant le spectacle de ce qui est sans doute l'une de
ses plus belles phases de delirium tremens. Navrant chef d'orchestre dont les phrases se terminent dans de mystérieux borborygmes. Question cruciale : comment un fou parvient-t-il à
convaincre les avatars du chaos de se tenir par la main, en rang par deux? Pas de singularité mathématique, interrogation insoluble.
Et ces extraterrestres, figés dans leurs odieux projets ourdis pour asseoir leur joug cruel sur l'humanité? N'ont-ils pas été
attirés par l'éclat de la Pensée, qui rayonne sans confins par l'éclat de ses néons? On reste fascinés devant les circonvolutions de ce cortex qui cache de bien étranges manifestations
d'activité, cette intelligence indomptable. Elle dont la sève coule dans ces néons lumineux, qui font alors furieusement penser à l'arbre de la connaissance planté par
Descartes.
Comme les oiseaux prenant leur envol depuis les branches de ce feuillu cérébral aux fruits si succulents, on aimerait bien goûter
à une part de liberté. Pas du gâteau... Qui plus est cet homme, pied et main enchaînés, déambulant sous les regards aimantés mais non interpellés de ses pairs, nous renvoie à notre condition
d'esclave. Recroquevillé sur lui-même, il marche, toujours, partout, sans but vraisemblable. Monde incroyable. Il est prisonnier de lui-même, entrave sa propre marche, croise ses geôliers par
milliers. Pas besoin de piège, pas besoin d'abattoir, ici moutons et loups se confondent ; schizophrénie animale selon docteur Hobbes.
On en arrive à ne plus rien saisir de ce que nos yeux capturent, et les grains de la Sucrière nous filent entre les doigts. La
folie n'a pas de cible favorite, dans sa gloutonnerie démente, les formes non pensantes font un agréable dessert. La lutte est alors tellement acharnée et éprouvante que même les choses ont
besoin d'une chaise pour se restaurer un instant. Elles nous condamnent à rester debout, à regarder les inepties d'une évolution soi-disant progressiste. L'arroseur arrosé ; la punition de
l'homo sapiens sapiens qui a tant réclamé à rester en station debout, et s'est creusé la cervelle pour savoir pourquoi cette pomme effrontée tenait tant à tomber...
Tout finit par s'effondrer sur lui-même. Et l'étoile Modernité menace d'imploser, entraînant toute la galaxie dans son sillage de
mort. Tentant d'assister à la naissance d'une supernova, mais quand les camions se mettent à piquer du nez, c'est le signe que les carottes sont cuites. Des intelligences éparses ont écrit
sur les murs, et d'autres ont tagué leur colère. Le monde essaie de pénétrer dans la Sucrière, et elle-même essaie de s'échapper dans le monde. On est avalé par l'Orobouros de la folie
absconse. Ca pousse de l'extérieur, la protubérance de cette agression est là pour ne pas l'oublier. On voudrait crever ce furoncle de bois, mais on ne sait pas dans quel sens va venir le
pus... La porte frappe toujours le mur à l'entrée, elle nous pousse à sortir de nos gonds. Ici, c'est à se taper la tête contre les murs. Complètement prisonniers dans un étau de sons,
faudrait qu'on puisse s'en aller fissa. Bam, bam, pan, pan, tic, tac, tic, tac...
Pas le temps de prendre un pousse-café, faut sortir de la Sucrière. Même si l'on aperçoit du coin de l'oeil un désordre charmant,
tous ces remous nous ont dégoûtés du chant des sirènes de l'entropie.
Et puis on est dehors, pas de trou noir. Pas de singularité, on peut faire la nique à Schwarzschild, c'est pas encore pour
aujourd'hui. De retour dans le monde réel, dans une espèce de Rühr à la française, on se demande si le chaos ne nous a pas laissé un boulet au pied. Quelques bâtiments inachevés ou
psychédéliques restent là pour opérer une transition sur coussin d'air, et puis la sortie se fait petit à petit, calmement... L'envie de fredonner le Jefferson Airplane est tentante,
mais le risque est grand de faire une rechute. Tournons la page du registre de l'asile, les visites sont terminées pour aujourd'hui.
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